Apocalypse Fillion

Personne ne s'attendait à une telle poussée électorale, pas même peut-être l'intéressé : Fillion largement en tête au premier tour, le nabot inculte éliminé (bonne nouvelle) et appelant à voter pour son ancien premier ministre. Ce qui fait que les simples données arithmétiques prophétisent la victoire de Fillion au second tour (mauvaise nouvelle).

Sachant donc que toutes les chances d'être notre prochain président sont du côté de François Fillion, Médiapart s'est penché sur son programme. Et ce qu'on y découvre est de nature à consterner encore plus les économistes attérés. Car non seulement le candidat assume sa position de remake thatcherien, mais surtout, son programme est un non-sens économique.

 Il faut dire que le quinquennat Hollande lui a ouvert une voie royale, d'abord avec le Crédit Impôt Compétitivité Emploi (CICE) et son petit-frère le Crédit Impôt Recherche (CIR). Que ces cadeaux royaux faits aux entreprises aient eu un coût exorbitant pour un résultat négligeable, que des entreprises - généralement des multinationales - aient abusé jusqu'à la nausée de ces dispositions et en aient profité surtout pour arroser leurs actionnaires, cela ne semble pas l'interpeller : il est prêt à conserver ces dispositifs d'aide aux entreprises, voire à les renforcer. Et en toute incohérence, les 40 milliards qui sont versés aux entreprises à titre de compensation pour les 35 heures seront conservées... Alors même que les 35 heures vont devenir 39 pour les fonctionnaires et que toute référence à une durée légale du travail sera abolie pour les entreprises privées.

Ces nouveaux cadeaux faits aux entreprises - qui font de Pierre Gattaz et de ses affiliés les plus grands assistés de France et, paradoxalement - ceux après lesquels on ne fulmine jamais - ce sont les ménages qui les paieront : là aussi, l'ère Hollande a ouvert la voie : après l'augmentation de 0.4 points décrétée par le gouvernement socialiste, c'est une augmentation de 2,5 points qui est envisagée par le candidat de la droite. C'est environ 16 milliards d'euro que l'anti-Robin-des-Bois, qui réussit même à susciter l'indignation d'Alain Madelin, c'est tout dire ! - ira prendre dans la poche des plus pauvres car, ne l'oublions pas, cet impôt frappe tous les contribuables de la même manière. Mais ce mouvement généralisé de baisse du pouvoir d'achat ne se limitera pas là, car il y a un autre cadeau fait aux entreprises qui se fera au détriment des salariés : la disparition de la durée légale du travail, qui nous amènera à la norme européenne (48 heures) et à la situation française de 1919 témoigne de la "modernité" de son programme, mais surtout signifie la disparition des heures supplémentaires et du supplément de rémunération qui allait avec. Mais là aussi, la loi El Khomri a fait un travail précurseur, avec la diminution des rémunérations liées aux heures supplémentaires et à la trisannualisation du décompte !

Comment notre probable futur président peut-il reprendre à son compte l'hérésie économique pronée par les socialistes de relance de l'offre sans une relance de la demande ? Peut-être parce qu'il croît compenser l'atonie de la consommation intérieure que provoqueront immanquablement ses mesures par une relance des exportations, à l'instar de notre voisin l'Allemagne ? C'est oublier que, grâce à Sarkozy dont il était le premier ministre, puis à Hollande, l'outil industriel de la France est dans un état de délabrement qu'il ne peut plus répondre aux demandes extérieures, tant on a bradé les fleurons industriels de la France ! Surement parce que Fillion croit à une autre aberration, la "théorie du ruissellement" qui prétend que l'enrichissement des plus riches profite à tous. Dans son ouvrage "le prix de l'inégalité", Joseph Stiglitz a bien montré que l'argent accumulé par les plus riches est de l'argent séquestré, qui ne profite ni à l'investissement, ni à la consommation, mais à la spéculation. Et, aujourd'hui, même le FMI, institution peu suspecte de dérives socialisantes, reconnait la faillite de cette théorie en démontrant que plus la fortune des riches s'accroît, plus faible est la croissance.  Et l'OCDE confirme : l'accroissement des inégalités a coûté 5% de croissance aux pays industrialisés. Mais si, selon le Monde, la théorie du ruissellement "est une vaste escroquerie qui insulte nos intelligences", cela ne semble pas le moins du monde insulter celle de Fillion, qui, résolument, se fait le défenseur d'une idée à laquelle aucune personne sensée ne croit plus. Voilà l'homme qui prétend incarner l'avenir !

Le côté social du programme est tout aussi aberrant. Car la suppression de 500000 fonctionnaires, cela signifie qu'on va encore rogner les effectifs du personnel soignant, alors qu'il y a, au contraire, un besoin criant de le renforcer, dans les effectifs de police, alors que les évènements nécessitent au contraire une présence accrue ailleurs que dans les manifestations de syndicats, d'enseignants alors que la cote des universités et écoles françaises ne cesse de baisser. Il est vrai que les antécédents de Fillion l'autorisent à donner un avis d'expert sur ce point, commente Médiapart en rappelant les dégâts qu'a fait la RGPP, mise en place par le premier ministre de Sarkozy.

Et si on parlait un peu de justice sociale (un gros mot pour la droite) et fiscale ? Conformément à l'un des leitmotiv obsessionnels de la droite : "réduire l'assistanat" (celui du peuple, évidemment, pas celui des banques renflouées aux frais du contribuable), le candidat de la droite se lance dans une réforme "audacieuse" : remplacer toutes les aides de l'état par une allocation unique qui serait ramenée au niveau du RSA : 535 euro, alors qu'à titre d'exemple le minimum vieillesse 2016 varie de 629 à 688 euro. Les personnes qui vivent avec cette seule ressources sont en dessous du seuil de pauvreté et on veut encore aggraver cette pauvreté. Dans le même temps, il est question de suppression de l'impôt de solidarité sur la fortune, car de solidarité bien sûr, il ne saurait être question dans un gouvernement de droite qui se respecte. Il est aussi question d'une taxation forfaitaire à 25% des revenus du capital, de réforme de l'assurance chômage avec réintroduction de la dégressivité des allocations. Le nouveau président sera le président des riches, mais surement pas celui du pouvoir d'achat. 

Sous ses airs pathelins de bon père de famille et de gendre idéal, Fillion pourrait bien être le fossoyeur d'une démocratie, déjà mise à mal par un gouvernement socialiste qui n'acceptait d'écouter que ce qu'il avait envie d'entendre et pratiquait l'usage du 49-3. Médiapart révèle que les premiers mois du quinquennat vont être menés tambour battant, comme un "Blitzkrieg" ayant pour arme de destruction massive le 49-3 et le gouvernement par ordonnances. Car pourquoi consulter un parlement quand on peut s'en passer ? On fera seulement semblant d'écouter le peuple en organisant des referendums sur différents sujets, sans même réaliser toute l'énormité de ce soudain engouement : lorsque le "non" au référendum de 2005 s'est transformé en traité de Lisbonne, Fillion n'était-il pas premier ministre ?

Bien entendu, il est encore moins question d'écouter les syndicats. Tout est réuni pour que le nouveau pouvoir tente d'anéantir la CGT et dans la foulée la CFDT, car quand on n'a plus besoin des traitres, on s'en débarrasse. Que l'électeur potentiel de François Fillion y réfléchisse bien avant de voter. Car lorsqu'il viendra pleurnicher dans une Union Locale de la CGT (si tant est qu'il y en ait encore) sur les conséquences de son vote, il ne pourra s'en prendre qu'à lui-même si le syndicat est impuissant à l'aider. 

Enfin, l'homme a déjà fait ses preuves : la France ne devait pas être autant en faillite qu'il le prétendait, puisqu'il a trouvé, en cinq ans, le moyen de jeter encore 600 milliard d'euro par les fenêtres. Il propose des mesures datant des années 80, totalement à contrepied de ce qui se fait actuellement en Europe, mais reconnaît lui-même que les mesures d'austérité qu'il préconise alourdiront la dette sur trois ans, puis la baisse de celle-ci s'enclenchera. Au vu de son "pedigree", on peut seulement être tenté de dire : qu'est-ce qu'il en sait ?